par Allan Watts
En fouillant dans mes vieux albums photos, j'ai
retrouvé un texte qui m'avait marqué lorsque, dans les années 70, je cherchais un sens à ma vie. En le relisant, j'ai
trouvé qu'il était encore d'actualité, surtout
en ces temps de crise, aussi j'ai décidé de le mettre sur mon
site.
Alan Watts (1915-1973) est l'un des pères
de la contre-culture américaine des années 60.
Philosophe, écrivain,
conférencier et expert en religion comparée, il
a écrit vingt cinq livres.
Alan Watts était un autodidacte réputé et
c'est son interprétation des philosophies asiatiques qui
l'a rendu populaire. Le texte qui suit est paru dans le journal
Actuel en 1971.

"Que faisons-nous sur terre ? A l'exception
de quelques simples d'esprit, personne ne semble réaliser
que vivre c'est sentir le parfum des fleurs, écouter la
mer, regarder les arbres frissonner dans le vent, escalader les
montagnes, manger du pâté en croûte, boire
du vin de Malvoisie et caresser une jolie femme. Et pourtant,
cela ne coûte
pas cher à côté de ces milliards engloutis
pour les dépenses du Royaume, la Puissance et la Gloire.
(...)
L'idéal des hommes fous de puissances est de s'offrir
une poupée en plastique. Elle ne parle pas, bien calme
quoiqu'il advienne, elle se met dans toutes les positions et
se laisse tripoter sans se plaindre. On traite les femmes de
nanas, de jolies morceaux de gonzesses, de poulettes ou de vieilles
biques. Arrivée à ce point toute l'entreprise de
la technologie consiste à transformer la nature entière
en de tels jouets dociles, manoeuvrables et prévisibles. (...)
Voltaire
disait sagement qu'il faut cultiver son jardin. Nous payons des
fermiers pour ne pas travailler, ni même récolter.
Nous n'aimons pas les légumes, les plantes, tout ce monde
vivant : il nous paraît au-dessus de notre dignité d'en
jouir, hypnoptisés que nous sommes par l'érection
des boites rectilignes.
Une longue pratique de la méditation empruntée
au yoga et au bouddhisme zen m'a permis de comprendre qu'il n'y
avait rien de dégradant à se servir de ses mains.
Ecrivain, intellectuel et travailleur sédentaire, je crois
ne pas avoir la force de bêcher mon champ, mais le poète
Elsa Gidlow, ma belle et frêle voisine septuagénaire,
cultive un jardin qui fournit en légumes toutes notre
communauté. Pommiers, rangées de laitues, carrés
d'herbe, buissons de haricots ou plantations de pommes de terre,
peuvent vous apporter un plaisir, érotique et mystique,
d'une intensité insoupçonnable et admirable. (...)
Je ne nie pas la compétence de la technique
si elle maîtrise
le feu, fabrique des métaux, de l'électricité et
des ordinateurs. Je pose la question simplement : que voulons-nous
? Et je n'arrête pas de la poser partout où je vais.
Je suggère qu'à l'examen d'entrée de l'université on
demande à chaque étudiant un exposé détaillé sur
l'idée qu'il se fait du paradis. Quitte à le juger
sur son imagination, sa logique et son rapport à la réalité.
Dans un groupe de discussion j'ai lancé le projet suivant
: si nous parlions de ce que pourraient-être, ici et maintenant,
les plus agréables relations entre nous ? Mais ce qui
divise les gens, cela seul les retient. Si nous ne savons pas
ce que nous voulons, c'est que nous n'avons pas conscience de
nos possibilités et de nos désirs. Lâchés
dès notre enfance derrière des buts aussi abstraits
et mal perçus que le bonheur, l'amour, la bonté,
le don aux autres, la gaieté, la bonne réputation,
la fortune, la puissance, la paix ou même Dieu, nous possédons
tous plus de mots que d'expériences réelles.
Je
vais vous dire ce que je veux, et ce qui me satisfait. Je veux
passer ma vie à méditer dans le silence, marcher
lentement, éprouver le sens fondamental de l'existence
dans l'émerveillement, surprendre tous les sons, sentir
les nuages et les étoiles me caresser les yeux. Je veux
bannir l'angoisse, la tourner en dérision, saisir la vie
et la mort comme deux faces indissociables d'une même médaille.
Je veux une compagne qui tour à tour m'obéisse
et me contredise, m'admire et me surpasse, se fonde en moi et
lutte contre moi. Je veux écrire et parler pour des gens
qui écoutent, les charmer et me jouer de leurs questions,
mais écouter aussi celui qui vient m'apprendre ce que
j'ignore, avec une curiosité sans ennui. Je veux regarder
dans l'eau les reflets de la lumière et les ondes du vent,
pays des mouettes, des pélicans, des goélands,
des flamands et des canards sauvages. Je veux m'asseoir sur un
rocher lointain ou sur une plage déserte, entendre les
vagues et regarder le ciel de l'Ouest que vient laver l'aurore.
Je veux décocher des flèches si haut dans le ciel
qu'elles deviennent oiseaux. Je veux contempler les montagnes,
errer dans leurs vallons et leurs forêts, percevoir au
crépuscule d'invisibles cascades.
Je veux m'asseoir devant ma machine à écrire et
faire passer ce que je sens au travers des mots - défi,
car tout ce qui s'agite en moi ne peut précisément
se réduire en mots. Je veux aller dans ma grande cuisine
chatoyante de couleurs essayer une nouvelle soupe ou un nouveau
ragoût, cuire le poisson à la vapeur, jouer avec
ces brosses chinoises si fines et ces bâtons d'encens que
l'on frotte dans l'eau et qui dansent sur le papier. Je veux
apaiser la douleur et éteindre la maladie rien qu'en apposant
mes mains sur un corps. Je veux allumer un brasier, brûler
des feuilles de cèdres et du bois de santal tard dans
la nuit, au son d'une musique classique ou au rythme d'un rock
que je danse.
Je veux voir les éclats de lumière sur le verre
et le cristal; allongé sur le sol, je veux regarder les
branches des arbres découper le bleu vif du ciel. (...)
Je veux entendre à quatre heures du matin la cloche de
Nanzenji, temple de Kyoto qui bourdonne comme un gong. Je veux
aller au Sikkim et au Népal voir l'Himalaya sans songer à le
gravir. Je veux jouir de la compagnie de certains amis, manger
du fromage de Stilton, des melons, un gros pain noir, du jambon,
et boire une Gardner's Old Strong, cette rarissime bière
anglaise.
Aussi terre à terre que cela puisse paraître,
c'est là tout le paradis que je me souhaite. (...)
Alan Watts